CHRONIQUE DES SECRETS PUBLICS

 

 

(…) Oui la conscience est bien l'arme absolue.

La question centrale est de comprendre la MATERIALITE de son absence. Son absence est quelque chose de matériel et comme tel modifiable. Comme toute matière celle-ci demande pour sa modification du métier.

La modification de cette matière qu'est l'absence de la conscience, dépasse de loin les rêves des physiciens qui pensent transformer intégralement la «matière» en énergie. Il s'agit de transformer une chose en ce qui l'exclut. Tout en la conservant. Et c'est là heureusement que notre projet diffère celui des physiciens apocalyptiques.

P-S: toujours à propos du sujet qui nous occupe, on peut constater la montée de la conscience dans le dernier numéro (février) de ce journal habituellement ignoble qu'est Actuel. Y apparaissent les symptômes de la décomposition du gauchisme. En particulier dans un article passable s'y trouve posée la question de la conscience.

Il faut de toute façon laisser à un journal comme Actuel le mérite de la liberté de language (à ne pas confondre avec la liberté du language) et l'éclectisme absolu de loin préférable à l'aveuglement des publications gauchistes qui se pose pour la clairvoyance.

(J.P. Voyer à Daniel Denevert, le 2 février 1972)

Argent des mercantilistes, terre des physiocrates, travail des classiques, la richesse s'est transformée en richesse du temps. Seulement, cette richesse pauvre, cette richesse de l'économie politique et de la propriété privée n'est encore que la richesse du temps abstrait, de l'abstraction du temps, donc aussi bien l'abstraction de la richesse. D'abstraction en abstraction, le moment approche où la richesse du temps sera renversée en temps de la richesse. Le temps riche est la négation de la négation de la vie, le terme de l'aliénation, le temps maître de lui, la réconciliation du temps de travail et du temps en personne, le temps libre enfin.

Le temps est l'expression abstraite du rapport le plus simple et le plus ancien de la production humaine, la catégorie valable dans toutes les formes de société.

Mais l'abstraction n'est pas l'affaire de l'esprit. C'est la réalité qui s'en charge. L'esprit naît de l'abstraction et non l'inverse. C'est par l'abstraction, cette chose éminemment matérielle, que l'esprit vient aux hommes. Nous ne connaissons cette expression abstraite que parce qu'elle existe, en un mot parce qu'elle s'est réalisée comme abstraction.

Les abstractions les plus générales ne surgissent qu'avec le développement concret le plus riche. Ainsi cette abstraction la plus simple, placée par l'économie politique au premier rang et exprimant un rapport ancestral valable pour toutes les formes de la société, n'est pratiquement vraie, dans toute son abstraction, que comme catégorie de la société la plus moderne où précisément les individus sont totalement abstraits de leurs conditions d'existence, totalement privés de la libre disposition de leur temps.

Produire prend du temps, rien que du temps, qu'il soit actuel ou matérialisé. Le temps matérialisé se compose de produits qui eux-mêmes ont demandé du temps, fût-il de la nuit des temps. Que ce soit pour construire des ponts suspendus ou dire des bêtises, il faut du temps.

Or le temps est la chose la plus limitée du monde. C'est l'absolu de la limite. De mémoire d'homme, on n'a jamais vécu que 24 heures par jour. S'il est possible d'économiser du temps, de diminuer le temps nécessaire pour construire un pont ou dire une bêtise, il est strictement impossible de vivre 25 heures par jour.

Parmi les produits dont on peut réduire le temps nécessaire à leur production, il en est un particulièrement important: c'est la journée d'homme, le temps en personne. Le temps demande du temps pour sa production. Il est évident que plus sera réduit le temps nécessaire à la production du temps, plus on pourra produire de choses: de nouveaux moyens de production, c'est-à-dire des moyens d'économiser encore du temps (des ponts, suspendus ou non); des bêtises, c'est-à-dire des moyens de gaspiller du temps (des fours crématoires, des bureaucrates) ou encore du temps plus riche, du plaisir.

Ainsi l'économie du temps est-elle ce à quoi se réduisent toutes les économies. La première loi économique demeure l'économie du temps.

A l'universalité du travail tout court de l'économie classique correspond l'universalité de l'objet, le produit tout court. Cependant, le travail et le produit réels, concrets ne sont devenus réellement universels, sociaux que par l'intervention d'un terrible moyen. l'échange généralisé. Aujourd'hui, l'échange l'a emporté sur tous les rapports de production. C'est seulement par l'échange désormais que l'activité ou le produit de l'individu devient, pour lui, une activité ou un produit. Le règne de l'échange, qui se confond avec celui de sa nécessité, préside à l'économie du temps. Avec l'échange généralisé, le capital, qui n'est que du temps accumulé, est devenu le nouveau moyen de commander le temps d'autrui. Le capital est la forme objective achevée de la propriété privée qui fut toujours un commandement sur le temps d'autrui (par le fouet, par la croix et la bannière, par le capital, aidé, lors de ses débuts difficiles, du sabre et du goupillon).

Sous le règne absolu de l'échange, l'économie du temps connaît sa réalisation achevée comme abstraction sous la forme de la marchandise. Ce qui fait d'un produit qu'il est une marchandise, c'est qu'il doive s'échanger pour devenir un produit et qu'il doive le faire dans un rapport déterminé: la valeur. La valeur n'est que le rapport de deux quantités. C'est cependant un rapport déterminé. Ce qui en fait une parfaite abstraction, c'est qu'il est déterminé loin de toute réalité humaine, par son viol permanent dans la guerre de tous contre tous et de la bureaucratie contre tout. Dans l'économie du temps sous le règne absolu de l'échange généralisé, la loi de la valeur est déterminée par son contraire, à savoir l'absence de loi. La loi de l'économie politique est le hasard et la valeur est le rapport de deux quantités... sous peine de mort. C'est cette guerre permanente et ce hasard qui nécessitent la forme individualisée et parfaitement abstraite de la valeur: l'argent.

L'argent est aussi bien la forme individuelle de la nécessité de l'échange, sa personnalisation. Car le besoin d'argent, qui n'est que le besoin d'échanger, l'a emporté sur tous les besoins.

L'individu tenaillé sans répit par le besoin d'argent, le temps est réellement devenu une abstraction. Désormais, le temps, c'est de l'argent.

Si l'industrie fut le travail sous sa forme achevée, le spectacle est l'abstraction du temps sous sa forme achevée, car il est le spectacle du temps riche, du temps libre, l'argent que l'on regarde seulement.

Voilà quelques éclaircissements sur ce qui pouvait demeurer obscur à propos de la valeur dans mon affiche. C'est en fait un résumé en deux pages du Capital de Karl Marx.

(J.P. Voyer à Daniel Denevert, mars 1972)

 

 

 

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